• sandra

[Soeurs.]



Aujourd’hui, c’est son anniversaire. Aujourd’hui, elle a trente ans.

Trente ans, les gars.

Ça me fait un petit quelque chose, tu vois.

Quand j’étais plus jeune, j’aurais adoré avoir une grande sœur. Je m’imaginais une relation fusionnelle, faite de petits et grands secrets, de tabous éclatés, d’intimité partagée.

Et puis, la grande sœur, ça a été moi.

Et entre nous, ça n’a pas été fusionnel, pas vraiment, pas tout de suite.

On a été un chien, un chat, je lui ai imposé de jouer à la maîtresse et d’être une élève attentive, j’ai râlé parce qu’elle ne débarrassait jamais la table et je ne lui ai laissé, pendant des années, que les boules moches à mettre sur le sapin.

C’était révolte sur révolte, disputes et désamour.

Un jour, elle avait douze ou treize ans, elle nous a annoncé qu’elle voulait faire du vélo. Genre comme ça. Entre la poire et le fromage. Personne n’était cycliste dans la famille alors on l’a regardée avec des yeux ronds, la bouche aussi.

Du VTT on a demandé.

Elle a dit non, du vélo de route.

On lui a trouvé un club dont elle est devenue la mascotte, la protégée.

On l’a accompagnée sur les courses et à force de l’encourager et de l’admirer j’ai fini par dire que moi aussi, j’aimerais bien faire du vélo.

J’avais vingt-ans, elle quinze et on est devenues fusion.

D’un coup, nous deux sur un vélo , ça a été évident. Enfin je veux dire, moi derrière, elle devant, moi dans sa roue, à l’abri, rassurée, elle en chef de file, forte et rassurante.

On avait trouvé notre place.

On s’était enfin trouvées.

Je crois que c’est à ce moment là, que les rôles se sont inversés. Elle était grande sur son vélo, dans son effort et j’avais très envie de lui ressembler. Elle n’en avait rien à foutre de rien, elle disait bonjour à qui elle avait envie quand elle arrivait au rendez-vous du mercredi, il y avait ceux qu’elle aimait bien et il y avait les autres. Elle affichait ouvertement son sale caractère face à ces hommes de l’âge de son père sans s’encombrer de bonnes manières ni de fragilité féminine.

Elle était grande et forte dans ce corps en mouvement.

Aujourd’hui, elle est maman.

Elle avait ça en elle depuis toujours, ces yeux de louve. Quand je la vois faire, c’est limite si je n’ai pas envie qu’elle me prépare, à moi aussi, une purée maison avec du jambon dedans. C’est l’instinct qui la guide et j’apprends en la regardant. Je sais que si un jour, inchallah, j’ai à mon tour un enfant, c’est elle qui m’expliquera, qui me dira comment faire et me soufflera, à l’oreille, le secret d’un flan coco réussi.

Des fois, dans sa vie de tous les jours, elle redevient petite et c’est à mon tour de consoler, c’est à mon tour de rassurer.

Je l’encourage, lui dis sa force.

Je dis fais toi confiance et je tente de réparer.

Aujourd’hui c’est son anniversaire, elle a trente ans.

Il n’y a pas de grande, il n’y a plus de petite. Il n’y en a jamais vraiment eu.

On est juste et tellement sœurs.

Des sœurs qui ont le je t’aime timide et la fierté silencieuse.

Des sœurs parallèles et parfois perpendiculaires.

Des sœurs portées, des sœurs fondues.

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