• sandra

[Scandibérique. Jour 9.]


Bayas - Beautiran

J’y suis presque, les gars.

Il me reste une vingtaine de kilomètres avant d’atteindre Bordeaux.

J’aurais pu y être hier soir mais je n’avais pas envie d’y dormir.

Je préfère la saisir ce matin, au réveil.

Je préfère ne rien louper.

Je préfère ne pas mélanger.

Parce qu’hier, il y a eu Libourne, Saint Émilion, l’enfer, le paradis et le départ de Nicolas.

On n’est pas partis tard du camping, on avait des courses à faire.

Nicolas, il est un peu comme moi, il en a rien à foutre de rien, alors arpenter les rayons en cuissard avec un casque sur la tête, ça ne lui pose aucun problème. Si tu rajoutes à ça, le bruit que font les cales de mes chaussures quand elles claquent sur le sol, on était repérables de loin.

Je n’ai pas pu m’empêcher de prendre notre dégaine en photo, devant l’Intermarché. Une gentille mamie nous a proposé de la prendre à notre place, on s’est marrés mais on a dit c’est gentil, ça ira. On n’a pas poussé le vice jusque là.

Un taboulé, du chocolat et plusieurs pompotes plus tard, on est repartis sur nos vélos, hyper contents d’avoir à nouveau les sacoches remplies d’autonomie.

On s’est dit qu’on casserait bien la croûte à Libourne, que ça nous semblait être le bon endroit pour ça . C’était sans compter les zones industrielles qui l’entourent et les travaux qui l’envahissent.

L’enfer, les gars.

Ça a été un enfer de sortir de là. À un moment, pour faire pouce dans tous ces cercles en rond, on a voulu s’installer à une terrasse pour boire notre bière promise, celle que l’on avait rêvée pendant deux jours entiers.

On a été recalés.

Recalés, oui, tu ne rêves pas.

Ils nous ont dit, on ne sert pas de boissons entre midi et deux.

Chou blanc, bec dans l’eau et frustration.

On est remontés sur nos vélos, le vague à l’âme et la bouche sèche. Je ne sais pas combien de temps cela nous a pris de quitter la ville, sans doute une petite éternité, mais on s’est sentis soulagés quand tout a été terminé.

On a mis le cap sur Saint Émilion, Nicolas a dit je connais, tu vas voir c’est mignon.

Je n’ai rien vu d’aussi joli, les gars.

Je suis tombée amoureuse de ces pieds de vigne autour de ces pierres blanches et de ces pierres blanches surmontés de tuiles tirées à quatre épingles.

On s’est trouvé un joli coin à pique-nique, un endroit un peu à l’écart, on s’est assis dans l’herbe, le dos au soleil ou le soleil dans le dos, c’est selon, et on a soupiré longtemps, d’aise, de confort et de satisfaction.

On se serait cru au paradis.

Le paradis après l’enfer.

Nicolas a dit, on a quand même la belle vie, je l’ai regardé et j’ai souri.

C’était en effet, une belle vie de lundi.

Une fois le repas terminé, il a bien fallu quitter notre morceau de beauté mais on en a reparlé pendant plusieurs kilomètres, pour s’assurer que l’on n’avait pas rêvé.

Un peu après Guillac, nos chemins se sont séparés. Il a dit c’est toi qui m’abandonnes, j’ai dit non, je crois plutôt que c’est toi et on n’a pas réussi à trancher. On s’est dit au revoir sur une route de campagne perdue au milieu de rien, un au revoir malhabile et pudique, de celui qui vient pincer le cœur. J’ai l’attache facile et la détache compliquée alors je lui ai dit, je suis désolée, je fais ça vite, je suis maladroite avec mes émotions.

Il a dit prends soin de toi, on s’est souhaité bonne route et sans doute à bientôt.

Je l’ai regardé s’éloigner et je suis repartie face au vide. C’est con hein. Je veux dire, avant de le croiser, j’avais roulé plusieurs jours toute seule sans trop me poser de questions. Mais là, il m’a fallu quelques minutes pour me réhabituer au silence et réajuster mes repères.

J’ai retrouvé les décors de l’été dernier, quand j’avais emprunté le canal des deux mers pour aller de Bordeaux à Agen. Ce sont de jolis souvenirs qui me sont revenus et ça a un peu consolé ma peine d’avoir quitté Nicolas.

Je suis sortie de la piste et j’ai fait un détour par Beautiran parce que Tyfenn a bien voulu m’héberger. Elle m’avait écrit il y a quelques jours pour me poser des questions sur le voyage à vélo. Je lui ai dit, tu sais, le mieux, c’est que quand je serai à Bordeaux, on en discute en vrai.

Elle m’a accueillie chez elle et m’a préparé des crudités parce qu’après tous ces jours de sandwichs et de sardines coquillettes, je rêvais de vert dans mon assiette. J’ai eu l’impression de faire partie de la famille au milieu de son mari et de ses trois enfants qui m’ont réconciliée avec l’idée d’avoir, moi aussi un jour, des ados à gérer.

On a discuté longtemps de tout, de rien mais surtout de voyage.

De voyage sur un vélo.

J’ai vu les yeux de Tyfenn s’éclairer dès qu’elle s’imaginait les fesses posées sur une selle et les sacoches bien amarrées.

Quand elle sourit, elle a le visage en fossettes qui disent toute son envie et sa joie de petite fille.

Je ne regrette pas ce détour, les gars.

Parce qu’il valait vraiment le coup.

Et puis, de toute façon j’y suis presque.

Et je n’avais pas envie de mélanger.





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