• sandra

[Scandibérique. Jour 6.]


Lussac-les-Châteaux - Chirac

J’ai vécu mon jour préféré, les gars.

Celui que j’attendais.

Celui que je n’espérais plus.

Je suis désolée, je t’embarque un peu sur mes montagnes russes mais je ne sais pas faire autrement. Te dire la transparence. Pour que tu saches que partir à vélo, souvent c’est génial mais des fois, ce n’est pas franchement la grosse marrade.

Aujourd’hui, c’était le jour de la nuit.

Ça aurait dû être un jour de repos mais j’ai préféré rouler quand même.

Pour soulager les étapes à venir.

Clémence m’avait prévenue ce matin.

Elle m’a dit, tu verras, c’est vallonné mais c’est plus doux et plus joli. Elle a dit, je suis sûre que ça va aller. Et elle avait raison. C’était une magnifique journée.

Je n’ai rien vu d’aussi beau jusque là, les gars. J’ai traversé des immensités de vert. Et comme on dit que le vert, c’est la couleur de l’espoir, j’en ai collé des réserves sur le fond de ma rétine pour les jours où mes jambes ne voudront plus avancer.

J’ai aimé le vallon et ses pentes douces, ses routes désertes en vaguelettes ornées de fleurs de voeux, de fleurs sauvages, de fleurs d’été. J’ai traversé mille fois la Vienne et vu mille clochers de vielles pierres que je n’ai pas photographiés. De -ac en -ac, je me suis dit que moi aussi, un jour, j’aurais un jardin en bord de ferme, avec une balancelle sous un arbre rêveur. Un chien qui aboie quand passe la voiture du facteur, des pieds de tomates au fond d’un potager et une clochette à agiter pour dire son arrivée.

J’ai senti l’herbe qui renaît, la terre retournée et les animaux qui pâturent.

J’ai aimé l’odeur des vaches. De toutes les vaches que j’ai croisées. Et il y en a eu beaucoup. Des marrons et des avec taches, des cornées mais sans pistaches. Elles tournent toujours la tête quand je passe et moi je leur dis toujours qu’elles sont belles parce qu’il faut bien que quelqu’un le leur dise de temps en temps.

En milieu d’après-midi, je me suis arrêtée au café-tabac-épicerie de Lessac. J’ai mis les jambes en l’air et je me suis bu le premier coca de l’aventure. J’ai béni ce lieu ouvert, ce lieu d’accueil au milieu de toute cette campagne traversée.

La propriétaire m’a expliqué qu’elle et son amoureuse venaient tout juste de s’installer, elles avaient eu un coup de cœur et s’étaient lancées dans l’aventure. Celle de continuer à offrir air et vie aux habitants du village. Je me suis dit purée, ça c’est un vrai joli projet, un projet courage, un projet qui fait sens. Si tu passes un jour par là, les gars, prends le temps. Commande un café, une bière où ce que tu veux, assieds-toi face à l’église et tends l’oreille. Écoute les histoires qui se racontent et savoure de trouver ce genre de lieu encore ouvert sur ton chemin.

Ce soir, je me suis arrêtée à Chirac. D’abord parce que ce nom me faisait marrer. Ensuite parce que David m’avait proposé la veille, de taper à la porte de sa maison. Il ouvre tous les jours ses volets sur l’itinéraire de la Scandibérique alors il m’a dit si tu veux un peu d’eau, discuter cinq minutes ou planter ta tente dans le jardin, tu es la bienvenue.

J’ai bu un café, on a parlé des heures entières, des vraies heures pleines, et j’ai planté ma tente sur un bout de son jardin.

C’est un type formidable, les gars.

D’ailleurs, il a deux chambres d’hôte pour accueillir des voyageurs si un jour ta route te mène à lui. Il a racheté l’ancien restaurant du village qui appartenait à Yvette. C’est une vraie vieille maison de village avec des interrupteurs ronds, des meubles en Formica et des murs au papier peint défraîchi. Il y a cette odeur de maison de grand-mère, un truc léger qui te ramène en enfance au détour d’une porte qui couine.

Il s’est marré en me voyant installer ma tente et il m’a fait visiter son jardin, son potager et son verger.

Il m’a préparé des pâtes aux champignons pendant que je prenais ma douche dans la salle de bains bleue décorée par Yvette et on est restés des heures, assis au milieu de la cuisine, à se raconter nos vies. Tantôt lui, tantôt moi.

Avec la transparence qu’aurait eue deux amis de longue date.

J’ai vécu mon jour préféré, les gars.

Le préféré du préféré.





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