• sandra

[Scandibérique. Jour 5.]


Sainte-Maur-de-Tourraine / Lussac-les-Châteaux

Je ne t’ai pas écrit hier soir, les gars. J’étais trop fatiguée. Épuisée même. J’ai essayé et puis les mots ne sonnaient rien alors j’ai dit on verra demain.

C’était un parcours difficile. Déjà parce qu’il y a eu beaucoup de vent. Et puis aussi parce que la Vienne, c’est joli mais ça monte et ça descend tout le temps.

J’ai serré les dents.

Je peux te dire que je les ai serrées fort pour arriver jusqu’à Lussac-les-Châteaux.

Les quatorze derniers kilomètres sont toujours les pires. Dans ces cas là je raisonne mathématiques. Je me dis que quatorze tu vois, c’est deux fois sept. Et que sept c’est rien du tout. Du coup quatorze, c’est deux fois rien du tout.

Chacun sa logique hein.

Je sais pas comment je me suis démerdée mais j’ai attrapé un coup de soleil sur les oreilles. C’était voile gris et vent frais toute la journée, je n’ai fait qu’enlever et remettre ma veste alors évidemment, je n’ai pas pensé à mettre de la crème solaire sur mes oreilles.

Qui pense à mettre de la crème solaire sur ses oreilles de toute façon?

Je commence à avoir des petits bobos par ci par là et c’est pas très joli à voir. J’ai les lèvres gercées par le vent et le grand air et j’ai du mal à sourire, j’ai des cloques sur l’oreille gauche et sur les mains, les genoux douloureux et les trapèzes en feu. Je ne suis pas très trapéziste, moi. C’est même mon pire cauchemar sur le vélo.

Enfin, pas le pire du pire mais le pire juste après le pire du pire. Tu vois?

Alors ça rend les fins de journées compliquées.

Ce matin, en sortant du camping, j’ai eu du mal à retrouver mon chemin, j’ai tourné, viré, râlé une ou deux fois. Ou trois ou quatre. Et puis, comme j’avais bu un bidon de thé avant de partir, très vite j’ai eu envie de faire pipi. J’ai trouvé une petite croix sur la route, il y avait urgence alors je me suis dit que ce n’était pas vraiment pécher que de me cacher un peu derrière. C’était pour la bonne cause que je me mettais sous protection propre et figurée.

Des kilomètres que je ne croisais personne les gars, des kilomètres!

Je me suis dit bon, d’accord, t’es pas hyper bien cachée mais de toute façon, il n’y a pas un chat. Je te le donne en mille, j’étais pas sitôt accroupie qu’un type a débarqué sur son vélo, est passé tout à côté de moi et de mes fesses à l’air. Il m’a balancé un bonjour madame sonore auquel je n’ai pu que répondre.

Je suis une fille polie.

Il était dix heures et la journée pouvait enfin commencer.

Un peu avant Châtellerault, je suis passée devant la maison d’un réparateur de vélos, boucher de profession. Quand j’ai vu le nombre incroyable de deux roues dans son jardin, six cents pour être tout à fait exacte, je me suis arrêtée cinq minutes.

On s’est taillé le bout de gras comme ça, sur le bord de la route.

Il m’a expliqué que suite à son divorce il y a quinze ans, il s’était mis à vendre deux ou trois bricoles sur les brocantes. Ça avait tellement bien marché que de fil en aiguille, il s’était spécialisé dans le vélo d’occasion. Il m’a dit, vous c’est de l’alu votre cadre, je le vois direct aux soudures. Ça, je peux réparer, l’alu. Je lui ai répondu que c’était gentil mais que tout allait très bien et je l’ai remercié pour l’échange.

J’ai pique-niqué un sandwich pas terrible dans un parc à l’herbe mouillée et en début d’après-midi, j’ai envoyé un message à Clémence et François pour savoir s’ils voulaient bien m’accueillir le temps d’une nuit.

Après cette souffrance en solitude, j’avais un besoin viscéral d’échanges et de sourires. Ce n’est pas vraiment un truc qui me fait peur la solitude tu vois, mais le voyage c’est la rencontre, la découverte et la nouveauté. Alors, puisque je ne croise personne sur les routes, je me suis dit qu’il fallait provoquer. Tout est toujours question de coup de pied au cul.

Clémence et François, je les ai rencontrés grâce au site Warmshowers.

Je connaissais cette appli mais je ne l’avais jamais utilisée, je n’y pensais même plus. D’ordinaire, je ne suis pas franchement sites de rencontres mais là c’est pas pareil.

Clémence m’a répondu bien sûr, elle m’a répondu avec plaisir. Elle est enceinte de huit mois et a déjà un petit garçon de dix-huit et pourtant elle a dit viens.

Elle m’a ouvert la porte avec son visage de douceur et sa voix sèche chagrin et j’ai su que j’étais au bon endroit.

Elle avait préparé des lasagnes et je n’ai rien eu à faire d’autre que dire merci.

On a discuté nos vies sur un coin de canapé, elle m’a expliqué leur futur projet de vivre de manière plus responsable et j’ai rencontré Bafodé, un jeune migrant qu’elle et François ont accueilli il y a trois ans.

J’ai pris une sacrée leçon de vie dans la tronche, les gars. Une sacrée leçon de douceur et de bonté.

Une leçon d’humanité.

Et c’est exactement ce que j’attendais.




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