• sandra

[Scandibérique. Jour 4.]


Candé-sur-Beuvron/Sainte-Maur-de-Tourraine

Ça pique le matin, les gars.

T’es là, dans la chaleur de ton sommeil, emmitouflée dans ton duvet de cocon, tu pointes le nez dehors façon goûteur d’air et là tu comprends que ça ne va pas être simple. Il va falloir s’extraire de ta bulle de toile, te changer, enlever tes habits de nuit et enfiler ceux de lumière, laisser couler de l’eau glacée sur ton visage, tout ranger.

Moi, quand il fait froid, je m’organise au ralenti. Déjà que d’habitude je ne suis pas la reine de l’efficacité, je crois que ce matin il m’a fallu environ cent huit heures pour décoller. Cent huit heures, les gars.

J’ai pris la route d’Amboise et je suis passée à Chargé. J’étais chargée alors évidemment, j’ai pris une photo de circonstance comme des centaines de voyageurs à vélo avant moi. Enfin j’imagine. Enfin j’espère. Pour l’humour.

Je n’ai pas capturé Amboise parce que j’ai plein de qualités mais je ne suis pas photographe. Et que prendre des châteaux et des églises en photo, je n’y arrive pas. Ça ne rend jamais pareil. On dirait toujours une carte postale ratée, de celles un peu cornées, un peu jaunies qui restent sur les présentoirs parce que personne ne les achète.

J’ai vu une reine et un roi sans visages assis sur un vélo et une ribambelle de vieilles cafetières posées sur le muret d’une maison. Une vraie ribambelle, les gars. Qui se donnaient vraiment la main. Enfin pas la main, mais tu vois. C’était assez peu ordinaire et bien trop joli pour que je ne m’arrête pas.

Sur le chemin, j’ai croisé un ou deux princes à vélo qui m’avaient l’air charmants mais ils n’ont pas pris la peine de faire demi-tour. C’est chiant. J’espère qu’ils le regrettent.

J’ai traversé Tours, j’ai trouvé que c’était facile d’y entrer mais un peu plus pénible d’en sortir. C’est une jolie ville avec une cathédrale qui ressemble comme deux gouttes d’eau à une autre cathédrale. Tu sais, avec les mêmes fioritures que celles que tu rajoutes sur tes châteaux de bord de mer. Quand tu laisses s’exprimer ta créativité de canicule et que tu fais couler des crottes de sable mouillé pour décorer. Je lui ai chatouillé le clocher mais elle n’a pas eu envie de rigoler. Quand on est une vieille dame, on perd parfois le sens de l’humour. Et ça aussi c’est chiant.

Je me suis demandé si Tours s’appelait comme ça à cause des tours qui l’entoure. Non parce que First, il s’appelle First parce que c’est le premier à être sorti du ventre de sa mère. Alors je me suis dit que des fois, fallait pas chercher midi à quatorze heures. Sauf qu’après, je suis passée dans une rue qui s’appelait la rue de la soupe à l’eau et ensuite, à côté d’un lieu-dit nommé La Proutière… Je crois que je réfléchis beaucoup trop.

J’ai la pédale interrogative.

Des fois, j’imagine ce que je vais bien pouvoir te raconter le soir, j’ai des idées, des fulgurances, je me dis ah ouais, ça, c’est vachement bien et puis rien ne reste et tout s’envole quelques minutes plus tard. J’ai été tentée d’utiliser l’enregistreur du téléphone pour garder les mots prisonniers mais j’ai pensé que c’était comme pour tout dans la vie, que si c’était les bons, ils reviendraient.

Après Tours j’ai eu tantôt le vent de face, tantôt le vent de dos, j’ai tantôt monté et tantôt descendu. J’ai vu des vaches brouter couchées alors je leur ai dit, ça va les meuhfs, tranquilles. Mais j’ai été la seule à me marrer.

Au camping où je me suis arrêtée ce soir, il y a un monsieur qui est parti de Paris et qui veut rejoindre Compostelle à vélo.

On a partagé un bout de table, une odeur de raviolis et un bruit de fourchette sur une assiette en métal. On a commenté le parcours et nos journées. Il a dit purée, qu’est ce qu’il faisait froid au réveil.

Ça pique le matin, les gars.




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