• sandra

[Scandibérique. Jour 12.]


Buzet-sur-Baïse - Agen


 

Je me suis gourée de chemin, les gars.

J’ai dit au revoir à Delphine, j’ai dit à demain parce que je sais que peu importe le demain, la quitter c’est l’assurance de toujours la retrouver. Je suis remontée sur ma selle après toute une journée sans vélo et j’ai pris le canal à l’envers. J’ai mis à peu près trente minutes à m’apercevoir que je n’allais pas dans la bonne direction et j’aime à croire que c’était un genre d’acte manqué.

Quand je me suis rendue compte qu’au lieu d’aller de l’avant, je rebroussais les platanes, j’ai redressé la barre et j’ai entamé le vrai retour.

Une fois sur la bonne voie, tout est allé très vite, il ne me restait plus que des miettes de voyage, des restes de gourmandise, comme le fond de chocolat que tu racles de ton doigt quand la recette est terminée.

J’ai quitté le tracé de la Scandibérique pour retrouver Agen. J’ai pensé merci pour tout, merci pour ce travail de fourmi, pour toutes ces routes balisées et tous ces panneaux qu’il a fallu accrocher.

C’est une chance que de pouvoir voyager le nez collé ailleurs que sur un GPS.

J’ai passé le pont-canal, je me suis assurée que la petite maison blanche de mon enfance était toujours debout et j’ai continué tout droit jusqu’à l’assiette qui m’attendait dans la cuisine de ma grand-mère.

Voilà les gars, ça y est, après mille kilomètres et des brouettes, j’ai enfin posé le pied dans le bon port.

Et je profite de mon retour en train pour repenser à ces douze derniers jours.

On est toujours un peu tenté de relire sa copie avant d’entamer une nouvelle page. On cherche entre les lignes, un enseignement qui nous aurait échappé.

On aime à croire que ce genre d’aventure en solitaire vous change un homme, encore plus quand c’est une femme.

Alors, je vais te dire la vérité.

Non, je ne me suis pas transformée.

Je suis toujours la même, avec mes craintes, mes doutes et mes zones d’inconfort.

Il n’y a pas eu de révélation ni de grande illumination.

Et puis de toute façon, ma voie, je l’ai déjà trouvée. Mais j’ai gagné en force, en assurance et conviction. Je me suis apprise dans les détails, les tous petits, les invisibles, ceux que la vie te camoufle sous un voile de quotidien.

J’ai fortifié les remparts, j’ai nettoyé les rideaux et j’ai changé l’eau des fleurs.

Et puis surtout, j’ai fait fortune.

De paysages, de bras ouverts, de mains tendues et de visages qui sourient.

Non, je ne me suis pas transformée.

Je me suis enrichie.

De bouts de vies, de bouts d’histoires et d’actes de bravoure.

Et puis tu vois, les gars, je voudrai dire merci.

À toi qui me suis depuis longtemps ou qui as pris le train en marche. Pour ton pouce bleu levé juste en dessous de mes textes, tes gentils commentaires et ton assiduité.

À mes parents aussi, beaucoup, pour leur soutien inébranlable, le soin qu’ils apportent à mon chien quand je m’absente et toutes ces craintes qu’ils gardent pour eux.

À ma soeur, pour ses messages du matin ou de l’après-midi, pour sa présence discrète et ses mots d’encouragement.

Et puis à mes amies, pour leurs blagues, leurs je t’aime et la douceur avec laquelle elles accompagnent mon retour.

On m’a dit que j’étais inspirante, que je donnais envie et je crois que c’est le plus joli truc que l’on m’ait jamais dit.

Et si mes mots en équilibre viennent réveiller en toi une soif d’évasion, une boulimie d’ailleurs ou un besoin d’air nouveau alors je sais pourquoi je passe tout ce temps à t’écrire.

Je n’ai pas croisé beaucoup de femmes voyageant sur un vélo, encore moins de femmes seules. Mais j’ai foi en l’avenir, je suis pour celles qui osent.

Clémence m’a dit pourtant qu’en l’espace d’un mois et demi, elle avait accueilli trois voyageuses solitaires.

Je me plais à penser que si je ne les ai pas rencontrées, c’est que l’on allait toutes les trois dans la même direction.

Celle soufflée par notre audace et le goût de notre liberté.




0 commentaire

Posts récents

Voir tout