• sandra

[Scandibérique. Jour 11.]

Saint Symphorien - Buzet sur Baïse


Je t’écris de chez Delphine, les gars.

Delphine, tu la connais, je l’ai rencontrée l’été dernier, à la toute fin de mon parcours. Elle était venue nous rejoindre, Stéphanie et moi, le temps d’une heure ou deux, le temps d’ouvrir sa fenêtre au hasard et de poser les jalons d’une nouvelle amitié.

Il était impensable que je ne m’arrête pas chez elle pour rencontrer sa famille et la serrer dans mes bras.

Je suis là, sur sa terrasse, les mots orientés vers le soleil, essayant de me souvenir de la journée d’hier.

D’habitude, j’aime bien écrire à chaud, le nez sous mon duvet, j’aime bien saisir les images de la journée avant qu’elles ne s’évanouissent.

Mais ces derniers jours, la fatigue aidant, je t’ai souvent raconté à rebours.

L’écriture, c’est un truc qui ne se commande pas.

Hier matin, j’ai replié mes affaires sachant que ces gestes, qui avaient fait mon quotidien pendant dix jours, étaient sans doute les derniers.

Les derniers de cette fois là.

J’ai chassé l’air de mon matelas, je l’ai bien tout aplati et je l’ai roulé avec soin. J’ai rangé mon duvet dans son sac de compression et j’ai démonté ma tente, sardine après sardine. J’ai réorganisé mon paquetage, comme à peu près chaque matin, j’ai ficelé le tout sur l’arrière de mon vélo, j’ai enfilé mes chaussettes, mes chaussures, ma casquette et j’ai fait chanter mes pneus sur les graviers de l’au revoir.

Le voyage à vélo, c’est chaque matin le même rituel, une jolie ritournelle qui met ton corps en mouvement, tes doutes au placard et tes sens en éveil.

J’ai retrouvé le chemin, là où je l’avais laissé la veille. Il n’avait pas bougé, il n’attendait que moi. Je me suis dit profite à fond de ces cent derniers kilomètres et savoure ta chance de chanter à l’air libre, de penser à tue-tête.

Suspends les heures encore une fois.

Au début, ça a été, j’avais la fleur au bout de mon fusil et du temps devant moi.

Et puis les choses se sont compliquées. D’abord parce qu’à midi, je n’ai pas trouvé de sandwich alors j’ai fait avec ce qu’il me restait. Deux Babybel et une boîte de maquereaux. Ce n’était pas vraiment un repas de fête mais plutôt un repas de pacotille avalé sur une herbe en brindille. Sur le moment, ça n’avait pas trop d’importance, j’étais assise au pied des remparts de Saint-Macaire et j’ai troqué l’infortune contre un joli souvenir.

Ensuite, il y eu cette passerelle fermée, au niveau de Saint-Pierre d’Aurillac, m’obligeant à faire un détour par une route très empruntée.

Un décroché de parcours comme ça arrive parfois.

Et puis, j’ai récupéré le canal à Castets-en-Dorthe et je me suis engagée sur une longue ligne droite qui me chuchotait que ça y est, c’était le début de la fin.

La canal, c’est un quitte contre un double. C’est à la fois des kilomètres d’un décor de cinéma mais, aussi, des kilomètres de route cabossée qui met en branle tes certitudes. C’est des petits pas de danseuse à chaque pont traversé et des racines sous bitume que tu ne peux pas toujours éviter. C’est des heures qui défilent sans que tu ne puisses rien contrôler.

J’ai cru que ce serait vite avalé, vite plié, vite rangé mais c’était sans compter les difficultés que peuvent parfois cacher un chemin tout tracé. J’ai eu les fesses brûlées par le frottement de mon cuissard, les yeux rougis et le nez chatouillé par une pluie de pollen qui venait des platanes.

Assez vite, le joli est devenu monotonie et j’ai rangé la fleur du bout de mon fusil. D’un coup, je n’avais plus le cœur à la philosophie.

J’ai voulu avancer fort, talonnée par l’envie de retrouver le rire de Delphine autour d’un verre de vin. Le problème, c’est que mon corps ne voulait plus rien entendre, il disait Sandra, ça suffit tes conneries. J’ai maudit ce canal qui n’en finissait pas, Buzet n’arrivait pas, mes jambes ne suivaient plus et il m’a fallu trouver ailleurs l’énergie de terminer.

La force de ne pas craquer.

Alors j’ai fait des pauses un peu plus, j’ai mangé du chocolat et j’ai envoyé quelques messages à Nicolas.

Et puis au détour d’un chemin, j’ai levé les yeux au ciel et j’ai vu ce château aux murs gorgés de soleil me saluer du haut de sa colline. Il me disait que oui, j’étais enfin arrivée, et que les difficultés font partie du chemin.

Que l’on n’a rien sans rien.

Que tout est question de petits pas et de pied devant l’autre.

J’ai posé mes affaires dans la chambre que Will et Delphine m’ont préparée pendant des mois.

J’ai embrassé les enfants et je me suis installée dans la cuisine prête à ne pas dresser le bilan.

Parce que l’aventure n’est pas vraiment terminée, parce qu’il me reste trente-cinq kilomètres avant d’arriver à Agen et parce que je veux prendre mon temps.

Aujourd’hui je me repose, et je me laisse bercer par des accents qui chantent celui de mon grand-père.

Je reprendrai la route demain.

Je m’autorise le droit de lever les deux pieds, de passer du temps en famille, d’arrêter un peu la montre et de goûter une autre réalité.

J’autorise la fatigue à pointer le bout de son nez pour mieux prendre la mesure du chemin parcouru.

Je veux avoir les idées claires au moment d’être fière.

Je crois, tu vois, que je me dois bien ça.





0 commentaire

Posts récents

Voir tout