• sandra

[Scandibérique. Jour 1.]


J’ai mal dormi la nuit dernière, les gars.

Tu sais, il y avait ce mélange d’excitation et d’appréhension qui me faisait tourner un coup à droite, un coup à gauche, un coup au milieu.

Le et si d’avant départ.

Et si je n’arrive pas à temps.

Et si j’ai un ennui mécanique grave, genre le cadre éclate sous le poids de mes bagages ou les freins refusent de fonctionner en pleine descente.

Et si je ne sais plus trouver les mots pour raconter.

Du coup ce matin, je me suis réveillée au ralenti, les jambes en coton et la trouille mal digérée. J’ai fermé bouclé mes sacoches pour de vrai et je suis allée récupérer le vélo de mon père. Oui parce que le mien, celui de cet été, il a un peu la chaîne en vrac et le dérailleur capricieux. Du coup papa, il a installé mon porte-bagages sur son vélo, la béquille et la sonnette et puis quelques pièces en métal pour renforcer tout ce bazar.

Une fois les derniers réglages faits, il a bien voulu me rejoindre devant le château pour prendre la sacro sainte photo du départ.

J’ai fait un peu ma crâneuse mais la vérité c’est que je n’en menais pas large.

J’ai ravalé mes émotions et après un dernier bisou, je suis partie.

Il fallait bien.

Il était déjà dix heures et j’avais un peu de chemin.

Ça m’a paru long de quitter le connu. Tous ces noms de villages que je sais depuis toujours. Il a fallu dépasser tous les repères pour que l’aventure commence enfin. La vraie solitude de l’inconnu.

Je ne vais rien te raconter d’exceptionnel ce soir. J’ai roulé, j’ai capturé quelques couleurs et j’ai mangé des œufs durs, des Babybels et des pom’potes sur un bord de canal déserté.

J’ai vu un tas de jardins incroyables, avec des chèvres dedans, la sculpture en bois, grandeur nature, d’un cheval et sa charrette, des statues qui sortent d’un bloc en béton et une piscine gigantesque tenue par des béquilles.

Tout ça dans un carré d’herbe différent à chaque fois. Il semblerait que les gens d’ici investissent leur jardin pour de vrai.

J’ai même vu une maison bleue au milieu de nulle part arborant fièrement un lustre suspendu à un morceau de nuage.

J’ai croisé quelques chiens du dimanche au pied de leurs promeneurs, des enfants malhabiles sur leur premier vélo mais aucun cycliste voyageur.

Enfin si. Une famille, une seule.

Un couple avec leurs trois garçons à qui j’ai souri un peu plus que de raison.

Ce soir j’ai mal partout. Mais genre partout.

Je ne me souvenais pas les gars. Des douleurs des premiers jours.

Les vingt derniers kilomètres n’ont été que souffrance. Pour tenir bon, j’ai pensé à la douche chaude qui m’attendait et à ma tente que j’allais monter en extérieur pour la toute première fois.

J’ai pensé aussi au soutien de mes parents, à l’amour de Lorraine pour les petits panneaux au vélo bleu, aux cartes de Julie, à la casquette de Mathieu et aux cailloux blancs qu’Estelle a déposé l’été dernier.

Et j’ai fini par arriver.

J’espère que demain tout ira mieux, que le moral de cette fin de journée difficile sortira de mes chaussettes parce que là tout de suite maintenant, je me dis que j’ai sans doute eu, un peu, les yeux plus gros que le ventre.



0 commentaire

Posts récents

Voir tout