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  • sandra

[Mon odyssée. À vélo.]



Au fait, je ne vous ai pas dit les gars, j’ai décidé de jouer les prolongations.

J’ai pris le train à Nantes.

Jusque là tu avais suivi.

Mais direction Bordeaux.

J’avais prévu de retrouver ma famille à Agen. Et puis, je me suis dit que Bordeaux-Agen, c’était pas si loin et que je pouvais bien rentrer en vélo.

Tu souris, non?

Moi aussi.

Je suis descendue du train à Bordeaux et j’ai été accablée par la chaleur. Une chaleur comme j’en avais peu connu ces dernières semaines.

Ça sonnait l’accueil du sud. Les pavés qui chauffent et les accents qui chantent. Cette ville est merveilleuse.

J’y suis restée le temps de lui voler une nuit et de manger la meilleure mousse au chocolat du monde.

Et puis le lendemain, j’ai entamé mes deux jours de sursis. D’abord doucement, j’ai voulu savourer, et puis de plus en plus vite, de plus en plus plein.

J’ai croisé la pluie, la moiteur et toujours autant de cyclistes voyageurs. Il y a cette connivence quand on se croise, ce bonjour qui claironne, à la volée, et cet air entendu de ceux qui savent. On sait. La légèreté que ça nous apporte toute cette histoire. Pas besoin d’en dire plus.

J’ai mangé des gâteaux secs parce que je n’avais rien d’autre et je me suis bu le coca le plus frais de ma vie au bar PMU de Sauveterre en Guyenne.

On m’a encore demandé, avec des yeux ronds, pourquoi je voyageais seule.

J’ai dit pour rien, comme ça, parce que j’avais envie. On m’a dit, jolie comme vous êtes, vous n’allez pas rester longtemps toute seule et j’ai pensé que moi j’étais ravie de l’être, toute seule mais que dans l’imaginaire collectif, ça ne pouvait pas coller, une femme qui voyage seule, ou alors pas longtemps, et que, forcément du forcément, il fallait qu’un jour ou l’autre, elle se trouve un compagnon.

On m’a dit aussi, quand même toute seule, pour garder la motivation, c’est pas simple. Moi je crois que j’ai bien assez de force en moi pour avancer sans béquille mais que tant que tu n’es pas allée voir, tant que tu n’es pas allée chatouiller tes ressources, tu ne peux pas savoir.

Et enfin on m’a dit, quand même avec tous ces cinglés. Alors j’ai dit qu’il n’y avait pas besoin de partir seule à vélo pour tomber sur un cinglé, que ça pouvait arriver en bas de chez toi, n’importe quand, n’importe comment et que vraiment j’avais croisé plus de bienveillance sur mon chemin que de gens mal intentionnés.

J’ai quitté la piste pour rejoindre mon hébergement et je me suis dit que ça valait drôlement le coup d’œil les sentiers pas battus. J’ai usé mes forces à monter puis descendre puis remonter des pentes au milieu des vignes mais c’était si joli que l’effort n’en était presque pas un.

Ce matin j’ai repris la route pour ma dernière vraie étape. La vraie de vraie cette fois les gars, plus d’entourloupe.

Stéphanie m’avait donné rendez-vous à Buzet, au bord du canal. Pour un pique-nique. Ça faisait des semaines que l’on se courait derrière sur la Vélodyssée, à jouer au chat et à la souris sans jamais parvenir à se croiser.

En vrai, je ne m’inquiétais pas tellement parce que, je savais qu’elle était d’Agen et que l’on se croiserait forcément.

Quand elle a su que je prévoyais de rentrer de Bordeaux à vélo, elle a tout de suite proposé de venir à ma rencontre. Et c’est ce qu’elle a fait. Son panier rempli de trucs hyper bons à manger qu’elle avait cuisiné la veille. Pour nous. Pour moi.

Elle m’a cuisiné des trucs, les gars.

Elle a choisi un petit coin de paradis pour dresser la table de notre festin et elle m’a accueillie avec un sourire tellement large que j’ai cru qu’il allait contaminer la terre entière.

Mais ce n’est pas tout.

Faut que je te raconte.

Ce matin, un peu avant de partir, j’ai ouvert ma messagerie, j’avais un nouveau message. De Delphine. Elle voulait me féliciter. Pour le voyage, mais pas que. Aussi pour mes sourires et mes larmes, aussi pour mes rencontres, mes mots et ma soif de vie. Elle a dit que j’avais allumé des étoiles, un peu dans son ventre, un peu dans ses yeux et beaucoup dans ses rêves et ça m’a émue. J’ai trouvé que c’était incroyable la force des mots.

Je les savais magiques, je les savais puissants, ceux des autres.

Mais jamais je n’aurais imaginé que les miens puissent faire frissonner autant.

J’ai vu que Delphine était d’Agen alors je lui ai dit que c’était drôle parce que c’était ma destination d’arrivée. Elle m’a dit qu’en réalité elle était de Buzet, à trente kilomètres. Je lui ai répondu que justement, c’était là que l’on avait rendez-vous avec Stéphanie.

Elle m’a dit c’est tellement improbable.

Et ça l’était.

C’était tellement improbable qu’elle est venue nous rejoindre.

Jusqu’au bout les gars, jusqu’au bout. Jusqu’à la dernière minute il y aura eu de l’humain rencontré.

Pas juste croisé.

Rencontré.

On s’est offert un bout de notre intime, entre deux tomates cerises, on a abordé des sujets pas marrants, des sujets douloureux, on a déposé quelques pierres un peu lourdes sur le bord du chemin pour pouvoir faire de la place.

Delphine a dit, tu sais on ne se rencontre pas par hasard.

Je crois qu’elle a raison.

Tu vois, si je fais le bilan de ces rencontres qui ont jalonné ma route, je crois qu’aucune n’était vraiment le fruit du hasard. Elles sont toutes arrivées à point nommé. Ces petites graines. Semant leur apprentissage les unes après les autres. L’un ne faisant pas sens sans le précédent.

Il y a eu presque un ordre logique dans tout ça.

La nature est bien faite, tu crois pas?

Je digresse les gars, je digresse. Mais c’est que je n’ai pas hyper envie de te quitter.

Tu vois, je crois que je ne me suis jamais autant sentie à ma place que durant ces vingt jours.

Voyager et écrire.

Écrire et voyager.

L’alignement ça s’appelle.

C’est ça que je voudrais faire. Pour à peu près toujours.

On a dit au revoir à Delphine et elle nous a dit bonne route. Bonne route de la vie et c’était la meilleure chose que l’on pouvait se souhaiter.

On a longé le canal jusqu’à Agen. Stéphanie m’a accompagnée sur ces derniers kilomètres et on s’est balancé nos vies comme deux amies qui se retrouvaient.

On ne s’est pas trouvées les gars, on s’est retrouvées.

Ca n’a été que du frisson ce canal. A tour de rôle, nos corps réagissaient aux histoires de l’autre, on aurait presque dit qu’ils se répondaient.

J’ai parcouru les derniers mètres seule, en terre connue et ça m’a fait étrange.

J’ai retrouvé les miens. Avec mille histoires à leur raconter, ils les connaissaient déjà mais j’avais envie de les raconter et de les raconter encore.

J’ai vu l’étincelle dans leurs yeux, celle de l’enfant quand tu racontes, celle du parent quand il est fier. Y avait comme un feu d’artifice qui se préparait sous leurs paupières.

Je suis rentrée les gars, ça y est.

Et je crois bien que je suis piquée, droguée, accro.

Foutue.

Sauvée.




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