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  • sandra

[Les ronds et les carrés.]



On m’a dit Poupoule, où es-tu? On m’a dit Poupoule, que fais-tu? T’es passée où? Le problème les gars, ce que je n’ai pas vraiment d’histoires de vélo à vous raconter. J’ai bien cru, à un moment, que j’allais partir en Corse aux prochaines vacances d’octobre. Ça m’a pris comme ça, comme une envie de pisser. Mais en discutant avec des personnes plus raisonnables que moi, des personnes résonnantes, je me suis dit qu’avec le jour qui s’effaçait tôt et les campings qui allaient fermer bientôt, j’allais manquer de liberté, j’allais manquer de latitude. Alors j’ai accepté l’idée que peut-être ce serait mieux d’attendre les vacances d’avril. Parce que la Corse, je la désire depuis des lustres, et ils ont raison mes conseillers, ce serait dommage la Corse de nuit, ce serait gâché, toutes ces années à la rêver. Alors bon, je cherche une autre idée d’itinéraire pour fin octobre, parce que je sens bien que j’ai quand même besoin de grand air. D’air un peu neuf, d’air un peu frais, celui qui laisse la place aux idées nouvelles et qui ouvre la porte au possible. Je m’ennuie les gars. Terriblement. Je suis contente d’être avec eux tu vois, c’est pas tellement ça le problème. J’aime entendre Laura engueuler son manteau d’avoir changé de place quand elle avait le dos tourné. J’aime voir Mayane prendre Wedgeson par la main, le caler sous son aile et l’emmener faire du toboggan. Mais ça ne m’intéresse plus de leur montrer comment bien tenir leur crayon ou de leur dire d’aller se moucher. Ça ne m’intéresse plus du tout. Oui je sais, je te bouscule un peu en disant ça. Mais comment? Tu boudes le plus beau métier du monde? Tu oses ne pas te sentir investie d’une mission de pédagogie? Ben ouais les gars, je tourne en rond et je marche en carré. Et j’avance pas bien droit. Tout ça, je le raconte dans le livre que je viens de terminer d’écrire. J’y ai mis le point final il y a quelques jours. Après des mois de travail, d’écriture, de relecture et de réécriture, je lui ai mis ce putain de point final. Et maintenant, comment je me sens? Fébrile les gars. Très. Beaucoup.

Je suis envahie d’une fébrilité de nouveauté et d’inconnu. Tu vois laquelle? Celle qui t’éparpille, qui te fait commencer une chose et en délaisser une autre. Je ne sais plus comment m’occuper depuis que j’ai terminé mon manuscrit. Je le relis cent fois tous les soirs, je déplace une virgule, j’ajuste la hauteur d’un accent. J’attends. J’attends le retour de mes lecteurs, les fesses serrées, le cœur battant. Jeudi ce sera mon anniversaire et j’ai décidé cette date, j’ai choisi ce jour pour envoyer mon texte, ce tout premier texte à un premier éditeur, jeudi je n’attendrai plus. Jeudi, j’aurai trente-cinq ans et j’aime cette date choisie pour porter le bonheur. Jeudi, je veux bien que tu croises les doigts pour moi, tous ceux que tu as et même ceux que tu n’as pas. Je t’écris tout ça et je regarde cette photo grimace que j’espère être la dernière. Ça me serre un peu le coeur, je ne vais pas te mentir, ça me picote le visage quand je me dis que sans doute ce sont mes derniers élèves que tu vois là, je n’ai jamais été très douée pour dire au revoir, pour dire adieu. Mais je ne peux plus rester pour des dessins d’enfants et des sourires en chantier. Je crois qu’il y a un truc qui m’attend ailleurs. Une vraie place quelque part. Je n’y peux rien, je suis devenue aventurière.

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