• sandra

[Les endormis.]



Depuis des années, je ne sais pas faire de grasse matinée. J’ai les yeux qui s’ouvrent en grand à sept heures du matin, même le mercredi, même le dimanche, même les jours de vacances.

Des fois ça me fait rager mais souvent je me dis que c’est une chance.

Parce qu’un jour de week-end, quand tu te retrouves le nez dehors, seule, au milieu de ta ville endormie, c’est comme si le temps t’offrait des minutes suspendues, un arrêt sur image dans une atmosphère de noir presque clair et de jour encore un peu nuit. C’est comme si tu jouais les équilibristes sur le fil d’entre deux mondes, une frontière ténue, petite, fragile que les endormis ne peuvent pas connaître.

Ça se joue à trois fois rien.

Tu sors, les lampadaires sont encore allumés, il règne un silence de secret bien enfoui que seules quelques voitures viennent troubler. Et puis, tu regardes et tu vois que tu n’es pas si seule, à marcher en pointe de pied. Il y a les ouvriers de l’ombre, ceux qui s’activent derrière les vitrines des boulangeries ou sur les terrasses des cafés. Ils pétrissent, ils installent, ils préparent.

Ils mettent la machine en route.

Il y a les chauffeurs de bus et ceux qui les attendent dans le froid, une cigarette au coin des lèvres. La première d’une longue série. Il y a le passant avec son chien, celui qui va acheter son journal et celui qui rentre se coucher après une nuit de travail.

Des ombres discrètes qui passent sans bruit et qui touchent au silence du bout des lèvres.

Et puis, en une fraction de rien du tout, à peine le temps de traverser la ville, et les lampadaires s’éteignent, le jour chasse les réminiscences de la nuit à grands coups de klaxons, de piétons qui traversent et de promeneurs qui ne se promènent plus du tout.

L’entre-deux a disparu, plus de frontière petite, plus de fil d’équilibriste.

Et, de cette naissance de l’aube, de cette vie en suspens, ne reste que deux photos.


La poésie du moment prise en otage sur l’écran de mon téléphone.




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